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Justine B. Moeckli Dictionnaire carougeois – Arts à Carouge: peintre, sculteurs et graveurs , Musée de Carouge 2009

Après une formation à l’Ecole des arts décoratifs (1970-1974) et dans la section gravure de l’Ecole des beaux-arts (1974-1977), couronnée par l’obtention du Prix Adolphe Neumann de la Ville de Genève en 1977, Geneviève Laplanche pratique le photomontage, le dessin et la gravure. Dès 1986, elle participe à de nombreuses biennales et triennales internationales d’art graphiques en ex-Yougoslavie, Pologne, Bulgarie, Roumanie, Belgique, Italie, Grèce, France, Suisse, Hollande, Egypte et au Japon. Depuis 1989, elle partage un atelier avec le peintre Philippe Grosclaude. Elle fait de la gravure son médium de choix à partir de cette date, lorsqu’elle commence à graver des silhouettes dans le bois. S’opposant à la résistance du matériau, l’artiste trace ses personnages comme à la main levée et leur insuffle ainsi la liberté du dessin à laquelle s’ajoute l’énergie issue du combat avec la matière. La dimensions physique de l’estampe séduit l’artiste qui, non seulement grave mais prépare, encre et imprime ses plaques elle-même. Le travail du corps est primordial dans l’œuvre de Geneviève Laplanche. Les attitudes de ses figures sont souvent inspirées de celles de sportifs, tel que les sumos japonais, de combattants, ou d’acrobates. Peu individualisées, elles représentent le mouvement pur. Ces répertoires de poses sont, pour l’artiste, comme un alphabet avec lequel elle compose. Chaque posture peut être représentée seule, comme le montre la série des vingt-trois xylographies qu’elle réalise en 1991 et dans laquelle les effigies, gravées en creux, surgissent de la surface noire du papier Japon. Différents personnages peuvent aussi être combinés. Ce sera le cas dans les pointes sèches sur plexiglas créées à partir de 1993. Les fi-gures, qui évoluaient jusqu’alors dans des espaces à peine suggérés par quelques traces d’outils sur des fonds monochromes noirs ou blancs, vont investir la feuille imprimée sur toute sa surface. Hors de toute perspective prédéfinie, les personnages existent pleinement dans l’espace, leur dynamisme les libérant de la gravité.

Ce changement de technique a plusieurs conséquences importantes sur la pratique de Geneviève Laplanche. La gravure à la pointe demande à être réalisée avec vivacité et force, ce qui entraîne une stylisation encore plus grande de ses figures. Plus que du dessin, il s’agit d’un transfert d’énergie de l’artiste à l’œuvre. L’utilisation du plexiglas, un matériau assez tendre pour être découpé, va l’amener à diviser ses plaques, donnant à chacune de ses figures son propre support. Les combinaisons deviennent quasi infinies. Dès 1995, elle revient à la xylographie en y appliquant le même principe de matrices multiples. Afin d’augmenter encore les possibilités de composition, l’artiste tire aussi parti de la transparence du papier Japon, son support de prédilection, et imprime les feuilles recto verso. Chaque attitude est maintenant enrichie de son image miroir. Quelquefois, elle superpose les feuilles pour créer un foisonnement toujours plus dense. La couleur des personnages se met aussi à varier, enrichissant ainsi le jeu des perspectives. Les œuvres prennent forme dans la durée des nombreux passages sous presse qui peuvent se faire sur une longue période. Le travail s’effectue parallèlement sur plusieurs épreuves, toutes différentes. Défiant la nature de la gravure comme procédé de reproduction, les estampes de Geneviève Laplanche sont souvent des œuvres uniques.

La prolifération des figures obscurcit encore leurs caractéristiques propres. Parfois, seuls leurs pieds, très expressifs, et leurs mains surgissant de la nuée humaine, permettent de distinguer quelques personnages qui prennent alors des allures de pantins. S’ils semblent libres de leurs gestes, les êtres humains de Geneviève Laplanche sont néanmoins pris dans un mouvement général, souvent ascensionnel, qui défie leur individualité. La masse semble alors toute puissante. Mais à y mieux regarder, on apercevra toujours un geste qui nous interpelle et sort ainsi du lot. Cette oscillation entre le générique et le particulier est au cœur des gravures de Geneviève Laplanche.

L’engagement présent dans les premiers photomontages à caractère politique ne disparaît pas lorsque l’artiste abandonne cette pratique, comme le montre particulièrement bien la série de linogravures Tuzla, 25 mai 1995 , dédiée aux septante-trois personnes ayant perdu la vie lors du bombardement de cette ville de Bosnie-Herzégovine par l’artillerie serbe. Les victimes, principalement des jeunes gens et des enfants, sont représentées une à une, figées dans des attitudes de choc et de stupeur. La violence du massacre n’est pas discernable de façon externe, mais s’exprime dans la contorsion des corps et la puissance du dessin. Ces corps arrêtés dans l’horreur ne sont pas sans rappeler ceux de Pompéi ou d’Hiroshima, une analogie visuelle qui confère une dimension universelle à ce drame de la guerre des Balkans. La conscience politique de Geneviève Laplanche ne se manifeste pas uniquement dans les œuvres ayant pour thème des sujets d’actualité. Elle est constamment présente dans son travail qui interroge les relations entre les individus ainsi que la violence inhérente aux sociétés humaines, que ce soit dans leurs conflits ou dans leurs divertissements.

Bien que fourmillant de personnages, l’œuvre de Geneviève Laplanche n’est pas essentiellement figurative. En 2002, elle présente des monotypes sur papier japonais dont le seul motif est la couleur. Les feuilles sont encrées recto verso à la main au rouleau et plusieurs passages de couleurs différentes leur donnent une grande richesse de teintes. Les œuvres formant la série intitulée Strates sont composées de plusieurs feuilles colorées superposées, maintenues uniquement au niveau des coins supérieurs. Les teintes du dessus étant plus foncées que celles du dessous, les œuvres offrent tout d’abord un aspect opaque que le déplacement du spectateur, qui fait se soulever les feuilles de papier, transforme en bruissement coloré. La présentation des œuvres met également en valeur les qualités du papier, sa souplesse, sa translucidité, sa délicatesse mais également sa résistance. Pour accompagner l’exposition de ses oeuvres, Geneviève Laplanche a imaginé un petit carnet qui tient plus du livre d’artiste que du catalogue. Elle a en effet recréé des suites d’une vingtaine de feuillets, dont les couleurs et les nuances ont été déterminées directement en presse, tous arrangés différemment selon les exemplaires.

La série RÉFÉRENCES (2007), réalisée plus de dix ans après les premières accumulations de corps en mouvement, reprend le thème des foules dans une technique plus moderne, il s’agit d’images et de dessins retravaillés à l’ordinateur, et dans un style plus réaliste. L’expressionnisme des anciennes images fait place à des figures en ombres chinoises qui proviennent, à peine retouchées, de trois sources iconographiques distinctes: des gravures du XVIe, des photographies d’athlètes et de lanceurs de pierres des intifadas palestiniennes. Si leurs mouvements paraissent plus lisibles, l’ambiguïté des gestes n’a cependant pas disparu. En effet, l’absence de détail fait qu’il est presque impossible d’identifier les figures maniéristes des représentations contemporaines, les sportifs des rebelles. Ce manque de différenciation met en lumière la continuité de la violence à travers les siècles. Celle-ci n’est pas plus graphique ni plus esthétisée de nos jours. Il est difficile, au niveau de l’attitude, de distinguer entre un acte violent et un geste sportif. L’ambivalence du corps et des ses représentations constitue un des thèmes privilégiés de l’artiste.

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